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LE GOUFFRE DE GIVRE

 

Sur l’écran noir, les chiffres blancs clignotent au rythme d’une sonnerie lancinante. Elle stoppe l’appareil d’une grande claque et se retourne. Elle préfère demeurer dans cet état engourdi quelques minutes de plus.

La nouvelle est tombée hier. Et depuis, elle glisse, dégringole même. Elle imagine en boucle la longue chute. D’abord, les reflets nacrés de la glace, puis le blanc dur, froid qu’aucune lumière n’atteint et enfin, après un temps interminable, les sombres profondeurs. Elle sait qu’elle aura largement le temps de réaliser ce qui l’attend avant l’atterrissage définitif. Alors, elle ne bouge pas. Tant qu’elle reste immobile, elle peut toujours prétendre que c’est hier. Tant qu’elle reste dans le noir, elle peut se dire qu’elle a seulement rêvé.

Elle attend, mais le temps lui n’attend pas. Et voilà que le jour se lève. Le soleil la cherche et se glisse par tous les interstices. Il se répand dans la pièce, touche bientôt ses pieds, froids, ses chevilles, douloureuses, ses jambes, argentées, remonte jusqu’à sa poitrine.

C’en est trop. Elle panique.

– Il faut que je trouve un moyen d’y échapper. Je dois leur faire comprendre que je ne suis pas celle qu’ils croient.

Un regard vers les chiffres sur l’écran. Six heures vingt-six. Il ne lui reste que quatre minutes. Elle croise les doigts et appuie à leur base pour faire craquer ses articulations. Elle remarque l’état de ses ongles, tous ébréchés.

Comment a-t-elle pu ne rien voir venir ? Elle qui connaît la sentence. Elle qui ne sait plus rien depuis que son bracelet clignote d’un blanc alarmant. Elle qui se targue depuis peu d’être différente.

Elle se croyait inerte, mais déborde d’émotions. Les battements de son cœur ne trompent pas. Depuis qu’elle a croisé le regard du Variant 84, son système cardiovasculaire s’emballe constamment. Rien que le souvenir de la rencontre engendre en elle des vibrations profondes.

Comment le système peut-il ignorer ce paramètre clé ? Il devrait percevoir ce qui se trame au creux de son être, s’en enthousiasmer. N’est-elle pas la preuve vivante d’un changement de paradigme ? L’espoir d’une nouvelle génération ?

Pourquoi tout devrait s’arrêter justement quand tout commence ? Pourquoi devrait-elle renoncer à revoir les yeux sombres de 84 ? Pourquoi devrait-elle se présenter au centre de contrôle comme une tendre brebis ?

La porte s’ouvre.

Il lui faut quelques instants pour s’accommoder au blanc criard du couloir. Quelques millisecondes de plus que d’habitude. Pas grand-chose, mais déjà trop.

– Le bracelet connecté ne se trompe pas. Mon état se dégrade déjà.

Elle se tait. Faire illusion. Ne surtout pas laisser paraître.

– Un taux de sérotonine trop élevé a été détecté. Vous êtes en danger.

Ses pieds ne touchent plus le sol.

Ils l’emmènent. Elle traverse couloir après couloir. La force de leur emprise sous ses aisselles la surprend. Elle réalise trop tard qu’elle aurait pu se débattre, hurler sa vérité. Un goût acide inconnu remonte dans sa gorge. Elle retient un liquide épais qui désire jaillir de sa bouche.

Ça y est. Elle est dehors. Le sol est gelé et l’air tout aussi hivernal. Le tourbillon d’émotions dans sa poitrine ralentit sous l’effet du froid. Les rayons du soleil aplatissent le décor. Elle aimerait au moins… Si elle pouvait…

Personne ne lui en laisse le temps. Son corps hétéroclite est tenu au-dessus d’un vide vertigineux. Elle reste suspendue quelques instants, puis l’emprise sous ses bras se relâche et elle glisse dans le gouffre. La crevasse d’abord large se rétrécit petit à petit, laissant passer de moins en moins de lumière. La chute dure, comme prévu. Largement le temps de s’interroger.

Comment pouvais-je être au courant de la disparition progressive des reflets nacrés et du blanc dur qui s’en suit ? Quelqu’un m’a-t-il expliqué un jour ? Aurais-je dû retenir les tressaillements de mon cœur et me détourner de son regard d’un noir palpitant ? Cela m’aurait-il évité d’être jetée comme un vulgaire déchet ?

Les questions foisonnent, si nombreuses qu’elles ne laissent la place à aucune réponse.

Dans une tentative un peu naïve de freiner sa chute, elle écarte les bras et les jambes. Bien sûr, avec la vitesse à laquelle elle tombe, cela ne fonctionne pas. Les parois de givre ne bougent pas d’un iota, alors qu’elle finit avec une cheville douloureuse et un ongle cassé.

Petit à petit, le blanc de la glace se transforme sous le manque de lumière. Il vire au gris perle, puis prend la teinte d’un galet résigné, avant de tourner au gris souris fatiguée.

Arrive l’heure redoutée de l’atterrissage.

Définitif ?

 

Dans le placard 37, des chiffres blancs clignotent sur l’écran noir au rythme d’une sonnerie lancinante. Une femme ouvre les yeux. La porte va s’ouvrir dans un instant. Elle le sait, instinctivement.

Une fois sortie, elle suit le couloir lumineux et se présente au poste de contrôle. Le variant responsable, un être d’une stature imposante portant le numéro 84, lui saisit la main et inspecte le bracelet à son poignet. L’objet est d’un noir impassible, tout va bien.

Le variant 84 cligne des yeux. Elle sent une moiteur s’installer au contact de l’autre. Elle le regarde perplexe, sans comprendre pourquoi la vérification dure autant. Lorsqu’il relâche enfin sa main, cela lui laisse un vide étrange, suscite un soubresaut qui passe inaperçu et ne se révèle pas à son poignet.

D’un mouvement de tête vers la droite, il lui fait signe de continuer son chemin, avant de transmettre au système :

– Cent quarante-troisième cycle de réadaptation réussi. Espérons que cela dure cette fois.

 

 

Véronique Rosset, mars 2024