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CETTE JOURNEE EST UN CAUCHEMAR

 

Cette journée est un cauchemar. Je me lève tous les jours à 5h36. Deux minutes pour s’habiller, pas plus. De toute façon si c’est pour se changer en arrivant au boulot, inutile d’y passer plus longtemps. Deux minutes pour avaler un verre de jus de carotte – c’est infect, mais il paraît que c’est bon pour le teint – une minute pour croquer une biscotte – pas franchement meilleur, mais bon à bientôt cinquante ans, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas finir en baudruche – deux minutes pour frotter mes dents – c’est pas vraiment pour l’hygiène, mais on sait jamais, le docteur Sapou pourrait bien me remarquer un jour – et quelques minutes de marche, parfois de course si j’ai mâché trop lentement la biscote, et enfin sauter dans le premier bus, celui de 5h48 pour arriver au bureau des infirmières à sept heures précises.

Sauf que ce mardi de mai, arrivée à l’étape haleine fraîche, je frotte mes gencives un peu trop énergiquement et envoie valser mes lunettes sur le carrelage de la salle de bain. Plus le temps d’y faire quoi que ce soit. Il faut partir. Et je me retrouve au travail le front plissé et les paupières tendues à essayer d’y voir quelque chose. Je réussis à distribuer les traitements du matin sans trop inverser les analgésiques et les laxatifs et me repose enfin dans le bureau quelques instants, quand une silhouette surgit dans l’embrasure de la porte. C’est le docteur Sapou – bien sûr, aujourd’hui alors que j’ai le sex appeal d’une fouine aveugle – qui me rappelle qu’on attend plus que moi dans le salon 2 pour la réunion concernant la petite Pauline.

***

Cette journée est un cauchemar. Déjà éprouvée par les épreuves des dix derniers jours, j’entre dans le salon 2 en broyant la main de mon mari et en craignant le pire. Pourquoi mon instinct maternel s’affole-t-il ? Pourquoi a-t-on rendez-vous dans le salon 2 et non devant la chambre de notre fille ? Pourquoi ce salon a-t-il une lumière tamisée et de larges fauteuils ? Pourquoi fallait-il impérativement que nous laissions notre fils seul et venions tous les deux ? Pourquoi y a-t-il autant de monde ?

Dès le début de la réunion, le regard fuyant du chef de service, un certain Docteur Sapounakis me fait craindre le pire. Et je ne suis malheureusement pas déçue.

D’une voix posée, il nous explique qu’ils ont effectué de nombreuses analyses et essayé de nombreux traitements.

– Nous sommes désolés d’en arriver là, mais nous sommes à court d’alternatives. Son état se détériore chaque jour, sa fièvre ne baisse pas malgré la glace, des liquides inflammatoires s’accumulent constamment autour de son cœur et de ses poumons. Il y a peu de chances qu’elle soit encore consciente de quoi que ce soit. Et les chances que votre fille se réveille un jour sont extrêmement faibles. Il faudra probablement bientôt faire un choix. Toute l’équipe est en pensée avec vous.

Il parle bien, enveloppe son message dans des formules toutes faites, cache la réalité derrière des termes techniques. Mais cela ne change rien aux faits. Ils veulent débrancher ma princesse.

Je pousse un cri sauvage, quitte le salon feutré en pleurant et court retrouver ma fille dans sa chambre d’hôpital.

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Cette journée est un cauchemar. Je flottais dans un monde aérien. Tout y était en sourdine, comme un matin sous la neige. Il n’y avait plus d’agitation, plus de bips répétitifs, plus de douleur. Je glissais lentement vers une lumière blanche, entourée d’une masse de visages bienveillants. Je ne les distinguais pas individuellement, mais savourait leur présence. Je me rapprochais de la lumière. Je ne désirais que me fondre avec elle.  Son amour me gonflait le cœur, emplissait mes poumons. J’étais sereine.

Et voilà que brutalement, on me contraint à rebrousser chemin. Loin de cette lumière, j’ai peur, j’ai mal, j’ai soif. Je suis perdue. Je voudrais me lever, m’enfuir. Une main se pose sur la mienne, la serre à me casser les os, je tente de m’en défaire. Puis, j’entends une voix, lointaine.

– Elle a bougé. Sa main a bougé. Elle est vivante.

 

Véronique Rosset, septembre 2024